LE PROGRÈS
SE FABRIQUE
REPENSER L’INDUSTRIE COMME
UN OUTIL D’ÉMANCIPATION
« Ce livre est un outil de rapport de force » — entretien avec le gérant du cabinet d’expertise
Vos consultants viennent de publier un essai de plus de 200 pages sur la désindustrialisation. Pourquoi un cabinet d’expertise se lance-t-il dans l’édition ?
Parce que notre métier, au quotidien, c’est d’accompagner des élus de CSE qui affrontent une fermeture de site, un plan de restructuration, une explosion du prix de l’énergie. On produit, dossier après dossier, une matière considérable sur les mécanismes réels de la désindustrialisation — bien plus fine que ce qu’on lit dans la presse économique. Ce livre, c’est cette matière remise en ordre, avec l’ambition de sortir du rapport d’expertise ponctuel, propre à une entreprise et à un instant donné, pour proposer une grille de lecture d’ensemble, transposable d’un secteur à l’autre.
Quelle est la thèse centrale du livre ?
Que la désindustrialisation française n’est pas une évolution naturelle, ni le prix inévitable de la mondialisation ou d’une prétendue transition vers une « société post-industrielle ». C’est le résultat d’un ensemble cohérent de choix — commerciaux, financiers, monétaires, budgétaires — portés par des acteurs qui y avaient un intérêt précis. Le livre le montre chiffres à l’appui : deux millions d’emplois industriels perdus depuis 1980, une dépendance à l’étranger pour l’essentiel des principes actifs pharmaceutiques ou des semi-conducteurs, pendant que les dividendes des grands groupes n’ont jamais été aussi élevés. Et si ce sont des choix, d’autres choix restent possibles : nationalisations, planification démocratique, prix juste de l’énergie, pôles publics du médicament ou de la chimie.
Concrètement, quelle plus-value pour un syndicaliste qui négocie déjà tous les jours face à sa direction ?
Plusieurs choses. D’abord des arguments solides, sourcés, qui tiennent face à un discours patronal rodé sur la « compétitivité-coût » ou les « avantages comparatifs » — le livre les démonte point par point, y compris la comparaison avec l’Allemagne, dont la résistance industrielle ne doit rien à un supposé « génie » et tout à sa position dans les rapports de force européens. Ensuite, une mise en perspective historique et politique : un délégué syndical voit sa boîte, son bassin d’emploi ; le livre relie cela à une histoire longue, à la financiarisation, à la construction européenne, ce qui évite de subir chaque plan social comme une fatalité isolée. Enfin, des repères pour construire des revendications offensives — pas seulement défendre l’emploi existant, mais peser sur les choix d’investissement, la gouvernance de l’entreprise, la finalité même de ce qu’on y produit.
Le livre parle beaucoup de « nationalisations nouvelles » et de démocratisation. Est-ce un programme politique déguisé ?
C’est assumé comme tel, mais ce n’est pas un programme clé en main. L’idée de nationalisations nouvelles, ce n’est pas un retour au modèle des années 1980 — reprise du capital, conseil d’administration nommé par l’État. C’est penser des nationalisations pour le XXIe siècle : décarbonation, souveraineté technologique, intégration des filières, et surtout démocratie productive, c’est-à-dire une vraie place pour les travailleurs et les usagers dans la gouvernance, pas seulement pour l’État actionnaire. C’est cette dimension démocratique qui parle directement aux syndicalistes : ce n’est pas juste « qui possède », c’est « qui décide ».
N’est-ce pas un livre trop théorique, éloigné du quotidien des élus ?
C’est l’inverse de notre intention. On convoque Aristote, Hegel ou Marx, mais pour redonner à la question industrielle son épaisseur civilisationnelle, pas pour faire de l’érudition gratuite. Et chaque chapitre revient aux cas concrets : l’énergie, la chimie, l’agroalimentaire, les semi-conducteurs, avec des données précises sur les surcoûts, les marges, les répercussions sur les salaires ou les prix. Le livre assume d’ailleurs explicitement ne pas s’adresser aux seuls spécialistes — ingénieurs, économistes de ministère, consultants en stratégie — mais à tous ceux qui sentent que quelque chose ne tourne pas rond dans le récit qu’on leur sert depuis quarante ans.
Vous parlez de transition écologique. Comment le livre évite-t-il l’opposition classique entre écologie et emploi industriel ?
C’est un des axes qui nous tenait le plus à cœur. Le livre refuse aussi bien le fantasme d’un « capitalisme vert » que la décroissance comme horizon. Sa thèse est que la transition écologique n’est pas la fin de l’industrie mais, au contraire, la plus grande vague d’investissements industriels depuis l’après-guerre : électrification, rénovation thermique, relocalisation des chaînes logistiques. Mais cela suppose une décision politique et une planification, pas la main invisible du marché. Pour un syndicaliste de la chimie ou de l’énergie, c’est un argument décisif face à l’idée que décarboner rime forcément avec fermer.
Un mot pour résumer ce que vous espérez que ce livre change ?
Qu’il redonne aux travailleurs et à leurs organisations la conviction que « qui produit, comment, et pour qui » sont des questions éminemment politiques — pas des paramètres techniques qu’on laisse aux directions financières ou aux commissaires européens. Les préfaces des fédérations CGT de la chimie, de l’énergie et de l’agroalimentaire, écrites en miroir du texte, le disent d’ailleurs mieux que nous : ce livre ne prétend pas fournir un modèle clé en main, mais des principes, des orientations, des outils pour reprendre la plume sur l’avenir industriel du pays.